Soignants : tous chercheurs ?

Et si les plus grandes questions de recherche naissaient simplement du terrain ?

Quand on pense à la recherche en soins primaires, on imagine souvent qu’elle appartient à un monde à part : celui des laboratoires, des CHU, des chercheurs ou encore des universitaires. Un monde auquel on n’appartient pas. Pourtant, les questions qui nourrissent la recherche ne naissent pas uniquement dans les laboratoires ou les universités. Bien souvent, elles émergent d’un cabinet médical, d’une visite à domicile, d’une officine ou d’une consultation. Elles prennent la forme d’un doute, d’une intuition, d’une difficulté récurrente ou d’une interrogation face à une situation rencontrée au quotidien.

C’est précisément tout l’enjeu de la recherche en soins primaires : partir du terrain pour produire des connaissances utiles… au terrain.

Alors, les professionnels de santé peuvent-ils, eux aussi, devenir acteurs de la recherche ? C’est la question au cœur du webinaire organisé par Agora Lib’, qui invitait les professionnels à découvrir le fonctionnement de la recherche en soins primaires et la place qu’ils peuvent y occuper :

Pourquoi la recherche en soins primaires est-elle née ?

Si la recherche conserve aujourd’hui une image aussi scientifique, c’est parce qu’elle s’est historiquement développée dans les hôpitaux et les laboratoires. C’est là que se sont construits les premiers protocoles, les méthodes d’évaluation et, plus largement, tout le processus de recherche clinique que nous connaissons aujourd’hui.

Cette recherche, centrée sur l’hôpital, a permis des avancées considérables. Mais elle présentait une limite intrinsèque : elle s’appuyait principalement sur des patients déjà pris en charge dans des services spécialisés. Que savons-nous réellement de tous ceux qui ne franchissent jamais la porte de l’hôpital, ou qui y arrivent parfois trop tard pour bénéficier pleinement d’une prise en charge ?

À bien des égards, l’hôpital n’observe que la partie émergée de l’iceberg : les situations les plus sévères ou déjà diagnostiquées. Sous la surface se trouve pourtant une réalité beaucoup plus vaste : les symptômes précoces, les maladies chroniques, les incertitudes diagnostiques, les renoncements aux soins, la prévention ou encore le suivi dans la durée. C’est précisément cette partie de l’iceberg que les professionnels de santé de premier recours rencontrent chaque jour.

À partir des années 1970, plusieurs chercheurs commencent à s’interroger. Peut-on réellement comprendre la santé d’une population en étudiant uniquement les patients qui arrivent à l’hôpital ?

Quelques années avant la Déclaration d’Alma-Ata, le médecin généraliste britannique Julian Tudor Hart formulait déjà l’Inverse Care Law, montrant que les populations ayant les plus grands besoins de santé étaient souvent celles qui avaient le moins accès aux soins. Cette réflexion annonce, d’une certaine manière, la reconnaissance internationale des soins primaires comme fondement des systèmes de santé.

En 1978, la Déclaration d’Alma-Ata de l’OMS reconnaît officiellement les soins primaires comme le fondement des systèmes de santé. Quelques années plus tard, la médecin américaine Barbara Starfield contribuera à leur donner un véritable cadre théorique. Elle identifie quatre attributs qui caractérisent des soins primaires de qualité : le premier contact avec le système de santé, la continuité des soins, la globalité de la prise en charge et la coordination entre les acteurs.

Cette approche marque un véritable changement de perspective. Les soins primaires ne sont plus seulement considérés comme un niveau d’organisation des soins, mais comme le premier observatoire de la santé d’une population. Les professionnels de santé de premier recours deviennent ainsi les premiers témoins de la santé de la population : ils accompagnent les patients avant le diagnostic, dans la durée, au plus près de leur environnement familial, social et territorial.

L’OMS définit d’ailleurs les soins primaires comme « le premier niveau de contact des individus, de la famille et de la communauté avec le système national de santé », rapprochant les soins des lieux où les personnes vivent et travaillent.

La recherche en soins primaires naît donc d’une conviction simple : si les soins primaires constituent le premier observatoire de la santé d’une population, ils doivent également devenir un lieu de production des connaissances. Comprendre les maladies ne suffit plus ; il faut aussi comprendre comment les patients vivent avec elles, comment ils accèdent aux soins, pourquoi certains y renoncent et comment les organisations de soins peuvent mieux répondre à leurs besoins.

Qu’est-ce que la recherche en soins primaires apporte de nouveau ?

La recherche en soins primaires ne change pas seulement les questions que l’on pose. Elle change aussi la manière de regarder la santé.

Pendant longtemps, la recherche médicale s’est principalement attachée à comprendre les maladies, leur évolution et les traitements les plus efficaces. Les soins primaires ne remettent pas en cause ces avancées ; ils proposent simplement un autre regard. La recherche en soins primaires ne s’oppose donc pas à la recherche clinique. Elle lui est complémentaire en apportant un regard centré sur les réalités du premier recours, qu’il s’agisse de questions cliniques, de parcours de soins, d’organisation ou de prévention.

Cette vision s’inscrit dans une évolution plus large de la santé. Bien avant la Déclaration d’Alma-Ata en 1978, les réflexions autour de l’hygiène rurale, notamment lors de la conférence de Bandung, montraient déjà que la santé ne pouvait être réduite à la seule prise en charge médicale. Cette évolution conduit progressivement à considérer les soins primaires comme une approche globale, continue, coordonnée et centrée sur la personne.

Dans cette perspective, le patient n’est plus seulement porteur d’une maladie. Il évolue dans un environnement familial, social, professionnel, culturel et territorial qui influence sa santé. La recherche en soins primaires ouvre ainsi un champ d’investigation beaucoup plus large. Elle peut s’intéresser aux maladies chroniques, à la prévention, aux parcours de soins, aux renoncements, aux inégalités sociales de santé, à la coordination entre professionnels ou encore à l’organisation des soins.

Ce qui caractérise finalement la recherche en soins primaires n’est ni une méthode particulière, ni une liste fermée de thématiques. Les travaux récents la décrivent davantage à travers les caractéristiques des soins primaires, leurs acteurs et leurs lieux d’exercice. Son point de départ est toujours le même : les besoins observés dans le premier recours et les questions qui émergent de la pratique quotidienne afin de produire des connaissances directement utiles aux professionnels et aux patients.

Cette ouverture transforme également notre représentation de la recherche. Le laboratoire n’est plus uniquement un lieu fermé où se construisent les connaissances. Il s’étend au cabinet médical, à l’officine, à la maison de santé, au domicile des patients ou encore aux dispositifs de coordination. Le terrain devient lui aussi un espace de production de connaissances.

C’est précisément ce qui donne toute leur place aux professionnels de santé de ville. Parce qu’ils sont le premier contact avec le système de santé, parce qu’ils accompagnent les patients dans le temps et parce qu’ils connaissent leur environnement, ils sont souvent les premiers à identifier une difficulté, une intuition ou un besoin non couvert. La recherche ne commence plus seulement par une hypothèse formulée dans un laboratoire ; elle peut naître d’une question de terrain.

Mais une intuition, aussi pertinente soit-elle, ne suffit pas à devenir une recherche ; elle en constitue le point de départ. Il y a un moment où le soignant devient chercheur. Ce n’est pas lorsqu’il rédige un protocole. C’est lorsqu’il accepte de mettre son intuition à l’épreuve. C’est aussi le moment où il accepte le risque de la découverte. Peut-être que la réponse ne sera pas celle qu’il attendait. Peut-être qu’elle confirmera son intuition. Peut-être l’infirmera-t-elle. Et ce n’est pas grave. Car la recherche ne consiste pas à avoir raison ; elle consiste à comprendre. Sans intuition, il n’y a pas de question ; mais sans méthode scientifique, il n’y a pas de connaissance. La recherche apporte des éléments de preuve qui éclairent les décisions. Elle transforme une expérience individuelle en une connaissance partageable, utile à l’évolution des pratiques.

Les CPTS peuvent constituer un environnement particulièrement favorable à l’émergence de projets de recherche. Sans être des structures de recherche à proprement parler, elles réunissent des professionnels de premier recours autour de problématiques communes, favorisent les échanges d’expériences et permettent de transformer des interrogations individuelles en réflexions collectives. Elles peuvent ainsi constituer un premier terreau pour faire émerger des projets de recherche répondant aux réalités des territoires.

Comment fonctionne la recherche en soins primaires ?

Maintenant que nous avons posé les bases, intéressons-nous à son fonctionnement. Si la recherche en soins primaires ouvre de nouvelles perspectives, elle s’appuie néanmoins sur une méthodologie éprouvée, héritée de la recherche clinique.

Comme tout projet, elle suit plusieurs grandes étapes : partir d’une question, construire un protocole, rechercher un financement, obtenir les autorisations réglementaires, conduire l’étude, recueillir et analyser les données, puis diffuser les résultats afin qu’ils puissent bénéficier à d’autres professionnels.

Derrière ces différentes étapes se cache un objectif simple : garantir que les connaissances produites soient fiables, reproductibles et utiles à la pratique quotidienne.

Pour autant, il ne faut pas imaginer le chercheur seul face à son projet. La recherche est avant tout un travail collectif.

Vous pouvez choisir de vous engager progressivement en devenant investigateur associé. Votre rôle consiste alors à participer à la réalisation de l’étude, à inclure les patients et à recueillir les données nécessaires. Avec davantage d’expérience, il est également possible de devenir investigateur coordonnateur, c’est-à-dire de porter le projet, d’en assurer le suivi scientifique et d’en coordonner le déroulement.

Contrairement aux idées reçues, cette fonction n’est pas réservée aux médecins hospitaliers. Pharmacien, infirmier, kinésithérapeute, sage-femme, chirurgien-dentiste ou médecin généraliste peuvent également devenir investigateurs, dès lors qu’ils sont accompagnés dans leur démarche.

Autour d’eux gravitent également les promoteurs, qui assurent la responsabilité réglementaire, administrative et financière des études. Les CHU de Bordeaux, Limoges et Poitiers, le GIRCI SOHO, les CIC ou encore les universités constituent autant de partenaires capables d’accompagner les professionnels souhaitant se lancer.

Si cette aventure vous tente, le webinaire proposé par Agora Lib’ et disponible ici détaille chacune de ces étapes et présente les interlocuteurs qui pourront vous accompagner dans votre premier projet. Et comme souvent, le plus difficile n’est pas de maîtriser immédiatement toute la méthodologie… mais d’oser poser la première question.

Conclusion : Vous lancerez-vous ?

À la question « Soignants : tous chercheurs ? », la réponse est sans doute plus nuancée qu’un simple oui ou non.

Vous ne deviendrez peut-être pas tous chercheurs. En revanche, chacun d’entre vous peut poser une bonne question. Celle qui mérite d’être explorée, celle qui répond à un besoin du terrain, celle qui permettra peut-être de faire progresser les soins primaires.

Personne ne devrait ressentir un syndrome de l’imposteur. Vous êtes les spécialistes de votre pratique, mais surtout les témoins privilégiés du quotidien de vos patients. Vous observez leurs parcours, leurs difficultés, leurs renoncements, leurs réussites. C’est cette connaissance du terrain qui constitue le point de départ de la recherche en soins primaires.

Alors échangez, confrontez vos expériences, partagez vos intuitions. Peut-être qu’une simple discussion au sein de votre CPTS, de votre maison de santé ou de votre équipe fera émerger une question de recherche. Peut-être que l’un ou l’une d’entre vous choisira ensuite de la transformer en projet.

La recherche en soins primaires repose finalement sur une conviction simple : les connaissances se construisent autant grâce à la rigueur scientifique qu’à l’expérience de celles et ceux qui soignent au quotidien. Les structures de recherche apportent leur expertise méthodologique ; les professionnels de santé apportent les questions. Les CHU en sont aujourd’hui des acteurs importants, aux côtés des universités, des GIRCI, des CIC et d’autres structures d’appui à la recherche. C’est de cette rencontre que peuvent naître les innovations de demain.

La recherche ne commence pas par un protocole. Elle commence par une question. Et cette question pourrait bien être la vôtre.

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