Histoire d’une méthodologie… et plus encore

Toute histoire commence par un déséquilibre. En Charente, ce déséquilibre n’était ni un dragon ni une forêt enchantée. C’était une question bien plus ordinaire : comment donner davantage de sens à l’engagement des professionnels de santé ?

Chapitre 1 : Une expérience qui interroge

C’est l’histoire d’une CPTS comme il en existe beaucoup, qui voulait mobiliser les professionnel.le.s de santé de son territoire. Au départ, elle construit son projet de santé, met en place ses premières actions, organise des formations. Pourtant, l’engagement tant désiré reste modéré. Quelque chose résiste. Ce n’est pourtant pas faute d’y mettre du cœur. Mais à ce moment-là, l’histoire ne prend pas.

Alors, elle décide de s’arrêter un instant. Pourquoi ? Pour se poser une autre question.

Quels sont les besoins des professionnel.le.s de santé de notre territoire pour adhérer à notre CPTS ?

Une question simple, en apparence, mais qui va changer toute la suite de l’histoire.

La CPTS voit bien que certaines actions se recoupent, s’imbriquent. Elle pressent qu’il existe davantage de liens entre ses projets qu’elle ne l’imaginait. C’est à ce moment qu’elle se lance dans une véritable quête.

Mais la CPTS Ouest Angoumois n’allait pas partir bille en tête à l’aventure sans savoir où elle allait. Non ! Elle choisit d’abord de cadrer sa réflexion en s’intéressant à deux sujets : l’accès aux soins et la prévention « aller vers ». Puis elle s’entoure. Car aucune quête ne se mène seul. Elle sait qu’elle aura besoin d’alliés.

Forte de ses premières intuitions et de ses premiers partenaires, elle part à la rencontre des acteurs de son territoire. Elle construit avec eux plutôt que pour eux. Elle interroge, expérimente, ajuste. Peu à peu, une évidence s’impose.

Les problématiques se répondent. Les actions se croisent. Les partenaires se retrouvent. Les besoins forment un ensemble cohérent.

Presque naturellement, la CPTS cesse alors de raisonner par missions pour organiser son action autour de grandes thématiques de santé. Pour mieux comprendre, je vous conseille de regarder le schéma juste là !

Histoire d'une méthodologie

Et cette fois…

L’histoire a commencé à prendre.

Les histoires ont parfois besoin de preuves pour convaincre les plus sceptiques.

Prenons un exemple : le dépistage du cancer du col de l’utérus. En partenariat avec le CRCDC, la CPAM, la MSA, les sages-femmes libérales du territoire et la clinique de Soyaux, la première année, en 2024, affiche déjà un résultat encourageant : 54.4 % des 100 créneaux proposés sont honorés. Mais l’équipe sait qu’elle peut aller plus loin. L’année suivante, 74.3 % des 113 créneaux trouvent preneur. Puis vient la troisième année : 185 créneaux programmés. À l’heure de ce troisième bilan, 73.5 % des rendez-vous sont honorés, 131 sont pris grâce au travail de la CPAM et surtout 88 femmes ont pu reprendre un suivi gynécologique. Le constat : +16.4% des femmes à jour de leur dépistage du cancer du col de l’utérus sur le territoire de la CPTS.

Alors peut-être que certains diront que ce n’est qu’un heureux hasard.

Je ne le crois pas.

Pourquoi ?

D’abord parce que cette méthodologie ne s’est pas limitée au dépistage du cancer du col de l’utérus. Elle a ensuite été déclinée autour de l’endométriose, de la santé sexuelle, du handicap ou encore de la ménopause. Le point commun ? Chaque thématique débute par un repérage des besoins, une montée en compétences des professionnels et une construction collective des actions.

Et vous voulez connaître la deuxième raison pour laquelle je ne crois pas au hasard ?

Très bien… laissez-moi vous montrer les dessous de cette histoire.

Chapitre 2 : Changer de méthode, c’est parfois changer de regard

Vous voyez ce moment où le film rembobine pour comprendre comment on en est arrivé là ? Et bien c’est ce que nous allons faire. Imaginez que vous entendez une voix off en lisant ce passage. C’est un peu théorique, mais promis, j’essaie de ne pas vous endormir.

Au départ, les CPTS ont été créées comme des structures émanant du terrain, c’est pourquoi les professionnel.le.s de santé sont directement à la manœuvre. Le but est, ou était, de faire émerger des leaders et que ces leaders puissent entraîner leurs pairs et les convaincre de s’engager avec eux. Ainsi, les CPTS étaient libres de savoir avec qui elles allaient travailler et de définir leur propre territoire.

Avec ça, on leur a donné des missions, des objectifs et des attendus. L’objectif est relativement clair et elles doivent choisir les meilleures solutions pour y répondre. Elles ont également la possibilité de s’appuyer sur un diagnostic pour savoir quels sont les problèmes majeurs à résoudre sur leur territoire et quelques actions « clés en main ». C’est ce qu’on pourrait rapprocher de ce que Donald Schön appelle du problem solving. On pourrait presque caricaturer cette logique par : un problème, une solution. Cela peut, et je dis bien peut car ceci reste une hypothèse personnelle, expliquer comment les CPTS ont tendance à réfléchir par mission et par problème.

Si je ne vous ai pas encore perdus, c’est bon signe. Et si vous voulez vérifier ce que j’avance, je vous invite à lire Donald Schön, surtout si vous parlez anglais, et la thèse de Monsieur Emmanuel Hay sur La délimitation des territoires des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), un prisme d’analyse des enjeux de pouvoir dans la réforme de l’organisation des soins de ville.

Bien, maintenant reprenons. Le problem solving, c’est bien, c’est la façon dont on pense notamment dans l’urgence. J’ai un problème, comment le résoudre le plus efficacement possible ? Mais on peut aussi voir les choses autrement, avec un autre prisme. On peut faire ce que ce cher Donald appellerait du problem setting. Alors, pour les non-anglophones comme moi, explorons cette notion. C’est parti, je reprends une voix savante.

Le problem setting, c’est le processus par lequel nous définissons la décision qui doit être prise, les objectifs à atteindre et les moyens qui peuvent être choisis. C’est beau, n’est-ce pas ? Mais ça veut dire quoi ?

Dans la réalité, les situations où le problème est déjà donné ne sont pas si courantes, surtout si vous travaillez dans l’aménagement territorial. Oui, oui, je vous assure. Vous avez plutôt des situations problématiques constituées d’un ensemble de problèmes et de solutions. Et là, la démarche devient différente puisque c’est à vous de trouver le problème que vous voulez et pouvez traiter. Je développe rapidement. Quand on doit construire le problème que l’on va traiter, on se pose plusieurs questions. Qu’est-ce que je veux faire ? Qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je sais faire ? De qui ou de quoi ai-je besoin ? etc. Ce sont des notions de pouvoir, vouloir, savoir, faire faire. Vous pouvez aller voir plus loin si ça vous intéresse, mais pour le moment, je vais m’arrêter ici. Pour simplifier, dans votre situation, vous faites un choix de problème à traiter et déterminez votre cadre pour le résoudre.

Poser soi-même un problème, c’est aussi le nommer, mettre des noms sur les choses auxquelles on choisit de s’intéresser à l’instant T parce que, dans cette situation, à cet instant, c’est ce qui est le plus pertinent. Cela implique qu’on accepte de sortir du cadre théorique et qu’on entre dans un certain niveau d’incertitude sur ce vers quoi cela nous emmènera, car rien ne garantit que cela ne conduira pas à un nouveau problème qu’il faudra encore résoudre.

Si on reprend le cas du dépistage, le problème n’est pas de faire du dépistage car, globalement, on sait le faire. La question est de savoir pourquoi certaines personnes ne se font pas dépister et, en deuxième intention, qu’est-ce qu’avec nos moyens nous pouvons faire pour y remédier, ou encore de qui avons-nous besoin pour nous aider ?

« La rationalité technique dépend d’un accord sur les finalités. Lorsque les objectifs sont fixés et clairement définis, la décision d’agir peut se présenter comme un problème instrumental. Mais lorsque les objectifs sont confus et contradictoires, il n’existe pas encore de “problème” à résoudre. »

Et c’est justement là que le rôle de coordination prend tout son sens. Quand on a une thématique, celle-ci peut ouvrir sur une multitude de points de vue. Il faut alors réussir à se mettre d’accord sur les objectifs que l’on se fixe et sur notre capacité à les traiter ou non. Mais c’est aussi la diversité des points de vue qui offre la richesse des réponses et l’opportunité de créer des cadres et des réponses uniques et différentes, basés sur les réalités des personnes et des acteurs concernés.

Globalement, ce prisme n’est pas nouveau dans la gestion de projet. Oui, je vous ai parlé il y a peu de l’aménagement du territoire, mais d’autres organismes fonctionnent un peu comme ça. Vous devinez ? Non. Allez, je vous donne la réponse. Ce sont les collectivités.

Pourquoi ? Parce que l’approche d’une collectivité se construit généralement autour d’une problématique ou d’un enjeu territorial et non d’un problème déjà défini. À l’intérieur de cette grande question, elle doit pouvoir identifier ses priorités et les leviers dont elle dispose pour agir. Elle transforme alors cette problématique en projet.

Et bien la CPTS Ouest Angoumois fait pareil. Elle prend de la hauteur, change de prisme et se dit : « Les professionnel.le.s de santé de mon territoire veulent travailler sur cette thématique-là, quelles sont leurs problématiques et lesquelles pouvons-nous traiter ? »

Et bien sûr, la CPTS Ouest Angoumois n’est sans doute pas la seule à emprunter ce chemin. Alors, si vous travaillez vous aussi de cette manière, sachez que cette histoire est aussi un peu la vôtre. Nous pensons à vous !

Après ça, les choses se déroulent plus facilement.

Vous comprenez maintenant que, si cette méthode reste innovante pour les CPTS, elle s’appuie sur des stratégies qui, elles, ont fait leurs preuves.

Et finalement, on pourrait dire qu’une méthode, c’est un peu une manière d’observer le territoire.

Chapitre 3 : Tout s’imbrique

Nous avons fini la grosse partie théorique, alors reprenons notre histoire.

Avec ses compagnons et sa nouvelle méthodologie, la CPTS a trouvé son trésor. Il y a bien sûr celui qui vous semble évident : faire des actions qui ont du sens et qui fonctionnent. Mais le trésor, c’est bien plus que ça. L’action en elle-même est fantastique, personne ne dira le contraire, mais d’un point de vue relationnel, humain et de cheffe de projet, le trésor est aussi et surtout d’avoir réussi à fédérer autour d’une nouvelle méthodologie qui n’était, au départ, pas innée. Car dans une histoire, vous le savez, la quête est rarement celle qu’on croit ou, du moins, le véritable trésor n’est pas l’argent, mais le chemin parcouru et la façon dont il nous fait grandir.

Et avec cette méthode, on voit que la CPTS a trouvé sa voie. Pourquoi ? Parce qu’elle le dit elle-même : « tout s’imbrique ». Les problématiques se répondent, les logiques de réflexion deviennent innées, la conclusion correspond au terrain puisqu’elle part de lui et une action en amène une autre. Le fil est trouvé, il n’y a plus qu’à le dérouler.

Cette expérience montre qu’une méthode de travail ne transforme pas seulement l’organisation interne d’une CPTS. Elle transforme aussi son regard sur son territoire, ses partenaires et les ressources qui l’entourent.

Alors, qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises méthodes, mais différents prismes de regard. On peut avoir une approche par missions, une approche par problématiques, par besoins exprimés, par données, par parcours ou autres. On peut même en combiner plusieurs sans aucun souci. Cela dépend de nos habitudes de travail et de ce que l’on souhaite éclairer.

Et j’espère alors que chaque CPTS pourra trouver la méthode qui lui correspond le plus et qui parlera le mieux aux professionnels de santé. Je ne dis pas que celle-ci fonctionnera à chaque fois et je ne pense pas qu’il y en ait deux identiques. Il existe une multitude d’organisations et de programmes.

Et selon moi, le plus important dans tout ça, c’est de regarder, d’essayer de comprendre. Je vous encourage à être curieux, à être cet enfant désobéissant qui regarde partout, qui a soif d’aventure et qui se nourrit de ce qu’il apprend.

Il y a des regards qui vont droit, qui suivent leurs objectifs sans les lâcher des yeux, et il y a celui qui ne peut pas s’empêcher de s’arrêter pour regarder une fleur sur le bord du chemin. Parfois, ils vous énervent, moi aussi je l’avoue, mais parfois, il a raison. Car en regardant ailleurs, on s’aperçoit peut-être que quelque chose utilisé là-bas peut nous servir, et cela peut nous conduire à faire des ponts.

Car si je reprends le début de notre histoire, la CPTS n’est pas seule et je vous conseille de ne pas rester seuls. Vous allez vous épuiser et dépenser beaucoup d’énergie. Trouvez vos alliés, trouvez vos partenaires. Rencontrez, découvrez, ayez envie d’aventure et construisez votre propre route ensemble, avec bien sûr quelques bifurcations ou détours pour éviter les obstacles et mieux savoir rebondir.

J’espère que cette histoire vous aura plu à lire autant que j’ai eu plaisir à l’écrire. Je suis navrée de ne pas avoir pu mettre de dragon et de ne pas vous l’avoir proposée en petite vidéo animée, cela aurait été particulièrement pertinent. Je devrais, je pense, augmenter mes compétences, mais cela prend du temps. Peut-être un jour, qui sait.

Et si je l’ai promis, je vous ferai cet article en vidéo avec le savant, le héros et les compagnons.

En attendant, je vous dis à bientôt pour un nouvel article.

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